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Chassemy

 

A nos oreilles résonnent encore les coups de feu qui, le 28 Juin 1914, abattirent l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et son épouse à Sarajevo capitale de la Bosnie-Herzégovine.

Depuis plusieurs semaines, le temps était magnifique ; ce qui promettait une récolte et une moisson sans égale. Chacun dans le village spéculait sur l’avenir qu’allait lui apporter cette moisson. Cela n’empêchant pas de feuilleter les journaux remplis de récits sur le voyage de Mr Poincaré en Russie et sur les faits divers quotidiens. On se souvenait aussi  d’avoir lu, à la troisième page du journal, qu’un prince d’Autriche venait d’être assassiné quelque part en Bosnie-Herzégovine. Mais quelles conséquences un tel fait pouvait avoir pour nous ? Où donc pouvait se trouver ce pays ? Ces querelles ethniques ne les importaient guère.

Malheureusement, le 23 Juillet, l’ultimatum autrichien à la Serbie allait secouer la vie tranquille des Chassemysiens. Plus les jours  avançaient et plus les craintes, les angoisses, les peurs s’amplifiaient. Cependant, ils continuaient d’espérer qu’un nouveau conflit armé n’aurait pas lieu.

Pourtant Loys, le Maréchal- Ferrant  avait reçu sa convocation pour une période d’instruction à la Fère. On savait ce que cela signifiait. Les bruits les plus pessimistes couraient et les gens s’abordaient d’un air effaré.

Quelques jours plus tard, le couperet allait tomber. Le, Ier Août, le gouvernement lance l’ordre de mobilisation générale pour le 2 Août. En ce jour de mobilisation, le tocsin sonnait dans les villages environnants. Pourquoi les cloches de Chasssemy se taisaient-elles ?  Pourquoi  les affiches de mobilisation n’étaient-elles pas encore opposées ?

Ils eurent bientôt réponses à leurs questions : le maire Paul Lavaure n’avait pas reçu d’ordres : Mr Lobjois, Maire de Braine, ne lui avait rien transmis, pensant que Vailly l’avait prévenu : mais il n’en avait rien été. L’incident fut vite réparé et le lendemain 3 Août  - jour de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France et la Belgique – on pouvait lire à la Mairie, à l’église, à la maison Folton, l’ordre de mobilisation. C’était bien la guerre ! Ils ne pouvaient croire à un tel  drame : mais il fallait bien se rendre à l’évidence.

La vie s’était brusquement arrêtée. C’étaient des allées et venues sans but et sans fin dans le pays.  On allait aux nouvelles « sur la plaine » - L’auberge Langinier sur la place ne désemplissait pas : d’aucuns versaient des larmes en silence ; d’autres riaient d’un air forcé pour se donner du courage ; et quand les jeune gens partaient : c’étaient des scènes atroces ou simplement désolantes, selon le caractère des gens.

Sur ordre de la gendarmerie, une permanence téléphonique fut établie – pour le service public le téléphone de Langinier était requis – Isidore Lavergne y était de cinq heures du matin à huit heures du soir et prenait une heure à midi  - Et les conseillers municipaux y passaient la nuit en se relayant.

Pendant ce temps, des patrouilles civiles s’étaient formées battant le pays à la recherche d’éventuels espions, jour et nuit, interrogeant les passants. Il était bien temps. A ceci s’ajouta la récession, tout devient rare : sucre, sel, savon, café, tabac : tous moyens de transport, chemins de fer, chevaux et voitures étaient au service de la guerre.

 

Alors ce furent des voyages incessants dans les villages voisins : surtout à Braine et à Vailly : afin de s’en procurer. Il fallait manger… et fumer.  On peut se passer de tabac mais, pendant la guerre, fumer devient une nécessité, une occupation, une consolation pour bien des gens.

Il ne restait au village que les hommes n’étant pas partis à la guerre, et leur souci jusqu’au 20 Août était de trouver des vivres.

C’est vers le 25 août que commença le passage lamentable des émigrés. Des Belges, des gens du Nord, de Guise fuyant devant l’envahisseur : Les uns en charrettes chargées de mobilier, d’objets les plus hétéroclites : les autres à pied, menant une brouette ou une charrette à bras ! Des enfants, des vieillards, des poules, survolaient ce flot misérable, juchés sur les souvenirs entassés dans ces charrettes. Pendant de courts arrêts, ces fuyards racontaient des choses à faire frémir, des crimes incroyables de l’ennemi à vous faire dresser les cheveux. C’est aussi lors de ces «  arrêts-récits » que les Chassemysiens  apprirent la défaite de Charleroi, la bataille de Guise et la retraite générale de nos armées.

Avec ce flot arrivait la sourde rumeur du canon ; Puis des coups distincts faisaient s’arrêter sur place. A chaque instant, des gens effrayés qui tendaient l’oreille. Puis ce fut l’armée belge dans une débandade navrante, le 27 Août : infanterie en haut de forme grenadiers bonnets à poils, artilleurs, pêle-mêle avec les malheureux équipages des émigrés. Les Chassemysiens les interpellaient pour les interroger, insatiables de nouvelles. Ils leur répondaient se diriger sur Rouen. Mais pourquoi ?

Le 28 Août , « l’avant-garde française suivit ». Quelques hommes d’abord. Ils mirent en place une mitrailleuse à la maison du Gros Davaux, au coin ouest de la place, braquée  sur Vailly, une autre sur Condé ; une batterie d’artillerie sur la place menaçait le carrefour des routes.

Un Capitaine et un Lieutenant, harassés, assis à terre, cassaient tristement la croûte et mangeaient du « singe ». Mais cela n’avait pas l’air d’entrer…

A ce moment, Isidore Lavergne eut l’idée d’imiter les anciens de 1870 en cachant les archives communales dans un caveau du cimetière. La famille de Rubelle y avait  une sépulture qui ferait l’affaire.

Il engagea donc la conversation avec ces officiers, les priant de lui donner un homme pour l’aider à descendre les dites archives. Le frère d’Isidore étant un peu maçon était parti devant avec un aide, Gustave Martin, pour ôter la dalle d’entrée.

Pendant qu’Isidore continuait de parler aux  officiers, continuait de passer le flot des émigrés belges. A un moment, au beau milieu de ce spectacle navrant, il s’étonna de voire un beau jeune homme, bien bâti ; Il se dirigea vers lui, l’interpellant et lui demandant pourquoi il n’était pas mobilisé. Il ne sut que lui répondre. Comme il portait une valise, Isidore le pria de l’ouvrir. Les gens s’étaient amassés et l’entouraient : il ne put qu’obéir. A leur grande stupéfaction la valise contenaient  un téléphone de campagne. Cet homme eut beau protester de son innocence, disant qu’il avait trouvé cette valise, Isidore le confia aux bons soins d’une troupe de soldats qui eurent pour mission de le remettre entre les mains de la Prévôté de Braine. Il ne sut ce qu’il en advint.

 

Le gros de l’armée française commençait à arriver : 267e, 332e, 287e, 251e, 254e, tout fuyait dans un mélange d’uniformes fantassins, cavaliers, artilleurs sans canon, zouaves, tirailleurs avaient été mi en « déroute ». Ces hommes étaient comme les civiles les précédant, exténués et trébuchant de fatigue et de sommeil.

Le Général Rousseau, assis devant l’auberge de Langinier, compulsait des papiers pour diriger ce triste défilé : il tombait lui-même de sommeil : un officier debout derrière lui, lui toucha l’épaule plusieurs fois pour l’empêcher d’y succomber. C’était navrant.

Tout à coup, quelqu’un interpella Isidore lui disant que le Colonel du 251è désirait lui parler.

-Il me faudrait, dit-il, quatre voitures de paille, pourriez-vous me les trouver.

-Oui, mon colonel, lui répondit Isidore.

-Je suis, reprit-il, en arrière-garde. Le régiment bivouaque dans les bois entre Braine et Chassemy. Les conducteurs vous rapporteront les réquisitions pour faire payer les fournisseurs.

Isidore en avisa un habitant du village qui mena un détachement chez Jules Templier, Loiseau et Joseph Lavaur. Puis il s’en désintéressa rapidement. Mais le lendemain, il apprit que non seulement la paille avait été emmenée, mais aussi les voitures attelées et leurs conducteurs : Jules Templier, un garçon à Lepage et le domestique de Jules Templier. Les habitants pensaient les revoir le lendemain. Mais personne, pas plus le lendemain que les jours suivants. Isidore n’était pas mieux renseigné et ne pouvait que faire des conjectures à leur sujet, quand, vers le 20 octobre 1914, arrivant à Braine, il vit un régiment défiler : c’était le 251è.

Il court en tête, interpelle le Colonel, lui rappelle les faits vieux de deux mois et lui demande des nouvelles des hommes emmenés. IL se souvenait très bien de l’incident et lui promit de lui envoyer l’officier de détail pour régler le prix des fournitures. Effectivement, quelques jours après, le Maire reçu la visite de l’officier qui lui remit les réquisitions. Il lui expliqua que chevaux et voitures ainsi que les hommes n’avaient pu revenir à cause de la bataille de la Marne, mais qu’il ne savait ce qu’ils étaient devenus.

Les familles se contenteraient-elles d’une telle réponse ? Les hommes ne reparurent qu’après l’armistice. Le fils Lepage avait été blessé et évacué sur Béziers. Quant à Jules Langinier,il avait trouvé du travail aux environs de Provins et s’y était fixé. Leurs familles avaient quitté Chassemy et eux ne connaissaient pas leur nouvelle adresse.

***   ***   ***

Cependant, la retraite continuait : c’était bientôt le 46è d’artillerie de la division de Ste Menehould, puis les chasseurs à cheval de Tarbes. C’était tout ce qui restait d’un corps d’Armée. Les Chassemysiens eurent la joie de serrer la main à deux enfants du pays, Maurice Droux surnommé comme ses ascendants le carabinier, qui appartenait au 46è d’artillerie et le fils Achain, des cuirassiers de Vouziers.

L’infanterie se dirigeait sur Braine, la cavalerie sur Ciry. Une batterie d’artillerie attelée de chevaux pris aux Uhlands, était restée sur place : les hommes s’étaient couchés aux alentours. Un capitaine et deux lieutenants se restauraient dans la mairie. Mais le pain et la viande n’entraient que difficilement.Isidore fit leur chercher des poires chez Bruneaux et ce leur fut un régal.

Il fit aussi donner à manger aux chevaux et le lendemain, il apprit qu’ils étaient partis précipitamment dans la nuit. Cela n’augurait rien de bon et présageait l’arrivée prochaine des Allemands.

Les habitants firent alors d’amères réflexions car il n’y avait plus personne pour barrer la route à l’ennemi.

Le lendemain 1er septembre vers 16h00, Isidore était de permanence au téléphone. Il continuait de passer des trainards, des malheureux et d’autres aussi. Parmi ceux-ci deux énergumènes criaient, se débarrassant du sac et du fusil, les jetant à terre violemment : « j’en ai assez ! Au diable les français, je ne marche plus ! »,et d’autres propos semblables- Il les sermonna, leur fit honte, mais en vain. Juste à ce moment déboucha l’avant-garde ennemie sur la route de Vailly.

-Tenez, leur dit-il, vous allez être servis, voilà les Boches !

Isidore était tellement indigné qu’il ne fut pas émut par la vue des Allemands. Mais nos gaillards avaient changé de figure : les ennemis s’en saisirent et il leur fallut reprendre la route et comment – ce n’était plus leur sac qu’il fallait porter mais celui des boches ainsi que leur fourniment. Il fallait entendre les railleries des habitants et voire la mine de ces deux misérables.

***   ***   ***

Le soir même, Mme Lavaur, femme du maire vint prévenir Isidore que l’ennemi le demandait à la Mairie. Il fallait loger le 1er régiment de Uhlands ; et vers 21h00 les chasseurs allemands parurent dont il fallut aussi préparer le cantonnement.

Et le lendemain, ce fut véritablement l’invasion ! Les Allemands, eux, n’avaient pas l’air d’une armée en déroute, mais d’une armée victorieuse. Ils n’avaient personne à leurs trousses. Mais les Chassemysiens étaient loin de s’attendre à les voire pareillement équipés, surtout lorsque passa l’artillerie lourde. Ils étaient stupéfiés. Chaque canon était trainé par huit énormes et magnifiques chevaux. La terre en tremblait. Il en passa jusqu’au soir ; il en passa toute la nuit et le lendemain et chaque jour et chaque nuit pendant une semaine, presque sans interruption. C’était bien l’invasion cette fois.

Ils étaient partout. Ils ouvraient à coups de hache les maisons fermées et s’y installaient. Des habitants apeurés par les récits des émigrés s’étaient réfugiés dans les carrières. Mais quand ceux-ci apprirent comment l’ennemi s’introduisait dans les maisons abandonnées et que d’autre part ils respectaient la population, chacun regagna sa maison. Isidore était responsable de l’hébergement de tous ces Allemands. Ce n’était pas une mince affaire que d’avoir à les caser. Mais tout en respectant la population, ceux-ci s’installaient en maîtres. Les officiers surtout étaient pleins de morgue et n’adressaient la parole à leurs hôtes forcés que d’un air méprisant. L’un d’eux, officier supérieur, parlant des soldats français, ne les nommait que les lapins rouges par allusion à leur pantalon garance. Il en vint même à dire à Isidore : « Nous marchons à l’allure de 30km par jour, dans quatre jours nous serons à Paris. Nous avons des compatriotes là-bas. Sitôt arrivés, nous aurons leur aide pour rafler tous les objets d’art des musées et des hôtels particuliers pour nos propres musées. Nous garderons pour nous-même ce qui nous plaira. Après quoi nous ferons tout sauter, quartier par quartier, pour qu’il ne reste plus rien de la Babylone moderne ! »

Il les savait capables de telles abominations. Aussi, ignorant ce qui se passait ailleurs, les Chassemysiens vivaient-ils dans une anxiété de tous les instants. La grande invasion était terminée. Il ne restait dans le pays que ce qu’il fallait de troupes pour assurer la liaison avec l’arrière et la sécurité de ceux qui étaient partis en avant.

***   ***   ***

Pendant ce temps, des détachements du 148è d’Infanterie, des artilleurs et une trentaine de zouaves, en tout  400 hommes, s’étaient trouvés pendant la retraite pris entre deux colonnes entre Chavonne et Vailly au moment du premier passage de l’ennemi. Le pont de Chavonne ayant sauté, trois courageux habitants de Presles et Boves leur firent passer l’Aisne dans une barque. L’opération fut longue et laborieuse à cause de la présence intermittente de patrouilles ennemies qui, cependant, n’osèrent intervenir. Mr Cagniard, ancien rédacteur à la « Petite République », qui se trouvait chez sa mère, à Cys, les renseigna sur la position approximative des troupes françaises et de l’ennemi, et leur fournit un guide. Mais le surlendemain, il apprenait que réfugiés dans les bois de Monthussard, ils risquaient d’être pris, les Allemands défilant sur la route de Vieil-Arcy à Braine, à quelques centaines de mètres au-dessous. Il les ravitailla tant bien que mal, et profitant de la nuit, il leur fit gagner les carrières de Chassemy le 2 septembre au soir. Isidore avait été prévenu et avait préparé de la paille pour le couchage. Mais, 400 hommes ça mange ! Comment les ravitailler ; les porcs et les moutons ne manquent pas à Brenelle, mais le pain ?

-Or, lui dit Mr Cagniard, vous avez une boulangerie, pouvez-vous vous charger de fournir le pain ?

-Je m’en charge. Inutile de vous recommander la discrétion.

Le boulanger était mobilisé ! Sa femme fut difficile à convaincre. Elle objecta le danger : Isidore en prit toute la responsabilité.

Il fallait de la farine. Le soir, entre deux passages de troupes, ils allèrent à plusieurs cambrioler le moulin de Quincampoix. Isidore avait pris les rossignols du maréchal-ferrant. Louis Diétrich les accompagnait. Il avait travaillé pendant des années au moulin. Ils forcèrent les portes, chargèrent la voiture et revinrent avec dix quintaux de farine. Ils s’étonnèrent que l’ennemi qui connaissait tout, grâce à un système très perfectionné d’espionnage, n’ait pas fait occuper le moulin. Son poste d’estafettes cyclistes était en permanence sur la petite place au croisement de Ciry-Condé-Vailly. Mais ils ne rencontrèrent personne : ce fut une chance.

Lucien Templier se mit au pétrin. Ils s’en tirèrent tant bien que mal. Mr Moret, Maire de Brenelle, leur envoya un tombereau. Ils le firent entrer dans la cour de la boulangerie et y mirent la fournée qu’ils recouvrirent de paille ; puis en route pour les carrières. Plusieurs fois ils durent cuire et retourner au moulin.

Un matin, c’était le 7 septembre, Isidore avait dû se rendre à Braine pour y chercher du sel et d’autres provisions. Il devait être 09h00 quand il arriva sur la place où il rencontra Mr Lobjois, Maire de Braine.

-Tiens, vous voilà, lui dit-il ; cela tombe bien car j’ai à vous parler. Seulement je ne puis vous entretenir ici, il y a des oreilles indiscrètes. Entrez à la maison.

Sitôt chez lui, il reprit à voix basse :

-Vous avez caché des troupes françaises, c’est bien. Mais le secret est mal gardé ; les gamins le savent et se le racontent… vous savez ce qui vous attend si la chose est connue de l’ennemi.

Vous pensez s’il avait hâte de raccourir !

Il monte aux carrières et demande à voire le lieutenant du Bois-Coudray, chef de détachement. Il dormait. On le réveille. Il le met au courant. Celui-ci lui déclare qu’en effet il devenait dangereux pour tous de demeurer là, qu’il était plus prudent de partir et de gagner par les bois, la forêt de Villers-Cotterêts.

Le départ avait été convenu pour le soir même.

L’après-midi, Isidore alla reconnaître le terrain. Il se rendit chez Mr Houssel, Maire de Vasseny. Il avait justement de la visite. Il lui dit avoir à l’entretenir en particulier d’une affaire confidentielle.

-Vous pouvez parler devant Monsieur, dit-il, c’est un de mes amis.

-Non, reprit-il. Il s’agit d’une chose qui nécessite un secret absolu.

Il le tira à part. Il lui confia leurs projets et lui demanda de lui indiquer le chemin de la ferme d’Epritel

que la troupe devait suivre : ce qu’il fit bien volontiers. Isidore prit des points de repère ; il pela des arbres, nota les différents changements de direction…

Le soir, à l’heure dite, Isidore était au rendez-vous où il trouva Mr Cagniard. La troupe était prête. Il prit la tête avec les zouaves qui avaient mis baïonnette au canon : défense absolue de tirer ; on se doute pourquoi. Du fond de la carrière, ils descendirent par la sente de châtaigniers jusqu’à la Rue d’en-haut, ensuite à travers les Challeris et le chemin de la Bruisse qui traverse au Rond-Bois la route de Braine.

Il faisait un clair de lune magnifique. Tout à coup, alerte ! Ils aperçoivent la silhouette blanche d’un cheval. Serait-ce l’ennemi ? Ils se terrent et laissent approcher : c’est tout simplement Constant Albert qui promène son cheval malade.

Nouvelle halte. Il faut traverser la route. Voilà Isidore parti seul. Rien de suspect ; il donne un léger coup de sifflet : en avant et vite !

Ils arrivent au bord de la Vesle. Il faut passer un par un sur une simple passerelle : et 400 hommes, c’est long ! Enfin voici la grand’route, le plus dangereux obstacle. Des estafettes allemandes y circulaient dans les deux sens ; ils se blottirent dans l’herbe du fossé, la lune s’était couchée et la nuit si sombre qu’ils devaient être complètement invisibles. Malgré tout, l’attente leur sembla interminable.

Sitôt que la troupe fut massée derrière le talus du chemin de fer, juste après le passage de l’estafette, Isidore donna le signal convenu et ils franchirent la route sans incident.

Ils gagnèrent Vasseny, puis les bois sur les pentes, où Isidore reconnu difficilement son chemin ; il faisait si noir qu’il ne trouvait plus ses marques de l’après-midi. Finalement ils réussirent et isidore souhaita bonne chance à tous ces hommes qui continuaient leur chemin avec Mr Cagniard et le nouveau guide qui connaissait parfaitement le plateau.

Quand à lui, il rentra chez lui, débarrassé d’une responsabilité qui aurait pu le mener au poteau d’exécution.

A sept heures, le lendemain 8 septembre, Boum ! Boum ! Boum ! On frappe à sa porte. Les coups continuaient de plus belle. Isidore saute du lit et ouvre la porte. C’était Devet, le garde du Bois-Morin.

-Mr Lavergne, lui dit-il, je viens vous prévenir que 22 soldats français sont réfugiés au château. Il faudrait bien s’en occuper… les nourrir…

-Comment, s’écria-t-il, je croyais être débarrassé et ça recommence ! Tu ne pouvais donc pas me prévenir plus tôt. Fais-leur manger tes lapins et tes canards et fiche-moi la paix.

Il fallait quand même cacher ces hommes et les nourrir ; mais le plus difficile et le plus dangereux  était de garder le secret. Les carrières parurent à tous l’abri désigné. Quant à les pourvoir de nourriture, Isidore leur procurait les huit pains par jour ; pour le reste, le français est débrouillard et les lapins ne manquaient pas dans le bois.

En ce qui concerne le détachement précédent, il sut plus tard que parvenus à Launoy, petit hameau non occupé, ils assistèrent deux jours plus tard à la retraite allemande et rejoignirent le 11 septembre l’armée française à Hartennes d’où ils gagnèrent Arcy-Sainte-Restitue où Mr Cagniard les quitta pour rentrer à Cys.

***   ***   ***

Pendant ce temps, à Chassemy, la vie sous cette première occupation continuait. Personne ne travaillait. L’ennemi avait pillé le Familistère dont les tenanciers étaient partis. Chez Alfred Langinier, buraliste sur la place, quand les Allemands apprennent la pénurie de tabac, furieux, ils mettent la maison à sac, culbutent tout, mais ne trouvent heureusement pas de tabac. Quant à Langinier, il s’était réfugié à la rue d’en-haut. Dans ce quartier en effet, les maisons sont proches du bois, ce qui fait que l’ennemi trouvait imprudent de s’y rendre. Déjà en 1870, la rue d’en-haut ne reçut guère la visite des Allemands.

Les personnes restées au village ignoraient totalement ce qui se passait ailleurs. Le canon tonnait sans relâche : on se battait où ? Comment se comportait notre armée ? Par la masse d’ennemis qui avait déferlé sur notre pays, ils jugeaient de ce qui avait pu passer ailleurs, par Fismes, Reims, Soissons… Ils pensaient avec terreur que le désastre s’accomplissait sur Paris et que tout serait bientôt fini : comme l’avaient annoncé les Allemands. Ils avaient perdu courage et étaient comme dans l’attente de la mort…

Cependant, dès le matin du 11 septembre, le bruit du canon se rapprocha vite. Un avion français survola la plaine. Et bientôt reparurent les vainqueurs de la Marne avec les Boches qui les précédaient : ils n’étaient pas fiers cette fois-ci ! Ils disaient bien qu’on leur faisait faire un mouvement stratégique « nach Paris ». Néanmoins, ils n’étaient pas rassurés.

Le pont de Condé était le seul  qui n’ait pas été détruit. De sorte que toutes les troupes se pressaient, convergeant vers le même point ; les routes étaient réellement embouteillées. Cela paraissait de bonne augure, chacun se réjouissait mais ne pensait pas au sort qui les attendaient.

Quand Isidore fut bien sûr que la retraite se faisait sur les routes, il pensa à ses 22 hommes de la carrière ; il leur porta du pain et les prévint de se tenir sur leurs gardes. Puis il les quitta pour explorer un peu les environs.

Du plateau, il avait une vue générale sur la retraite. Mais les bois le gènaient. Il avisa une meule appartenant à Prince Constant, meule dont la guerre avait interrompu l’achèvement. Justement l’échelle y était encore ; il s’en servit pour monter dessus et avec sa jumelle, regarde.

-Quel spectacle ! Je ne l’oublierai jamais. On se battait partout : à Braine, à Mont-Notre-Dame ; toute la région était en feu. L’invasion refluait ferme : les routes étaient noires. Ah, j’étais content ! Je ne m’occupais guère des obus qui déchiraient l’air au-dessus de ma tête, intéressé au plus haut point par  ce que mes yeux découvraient. Pourquoi obliquai-je la tête ? Il était temps. A 150 m de moi, s’avançaient dans les bois des pentes, le 13è Landwehr avec des mitrailleuses. Je me jetais à plat ventre sur la meule ; et ne pouvant utiliser l’échelle qui m’aurait découvert, je me faisais glisser à terre à l’opposé de la troupe et je gagnais les bois tout proches, puis la sente des châtaigniers. J’avais eu une belle peur !

Il arriva aux premières maisons quand, au détour du chemin, il se trouve nez à nez avec trois dragons boches qui lui demandent la route de Brenelle. La pensée de ses 22 soldats réfugiés lui vint, rapide comme l’éclair, il leur répond : Nicht ! en leur indiquant le chemin des bois. Ils tournent bride et lui, pousse un ouf de soulagement.

Arrivé chez son frère, sa mère lui dit :

-Les Anglais sont sur la place et ils veulent te parler.

Il s’y rend : personne !

On lui dit qu’ils ont pris la route de Brenelle. Le voilà reparti derrière eux. Il les rattrape aux carrières et comme il parle un peu leur langue, il les prévient :

-Halte ! Il y a dit-il, en avant, à la lisière des bois, quelques centaines d’Allemands du 13è Landwehr avec des mitrailleuses. Et j’ai, cachés là dans les carrières, 22 français qui ne demandent qu’à en sortir.

Ils appellent les Français et se disposent à lutter contre l’ennemi. A peine en vue, ils sont acceuillis par le feu des mitrailleuses. Après une demi-heure d’escarmouches, les Boches se montrent désarmés et lèvent les bras. Les Anglais, confiants, s’avancent pour les capturer. Mais, c’est une feinte et les mitrailleuses se remettent à rugir !

Les Anglais, furieux mais plus prudents glissent dans les bois et le combat recommence. Ils font 220 prisonniers dont 120 sont amenés dans l’église de Chassemy et évacués le lendemain vers l’arrière. Le reste est dirigé sur Brenelle.

Pour se venger de la traitrise des Allemands, les Anglais fusillent les officiers. Ensuite, Isidore redescend avec eux à Chassemy. A peine à la mairie, les Anglais lui demandent d’envoyer prendre un de leurs officiers près de l’orme.

Voici ce qui s’est passé. Des Uhlands étaient apparus dans la grand’rue. Des cuisiniers français, installés chez Bernard le cordonnier sautent sur leurs fusils et les poursuivent sur la route de Vailly. Ils étaient accompagnés d’un officier qui tomba près de l’orme, atteint par un éclat d’obus.

Voilà Isidore parti avec Corme. Ils étaient à la Cendrière quand, tout à coup, le bruit d’un obus se fait entendre et aussitôt, puissante comme le tonnerre, l’explosion !

C’était le premier éclatement proche qu’ils entendaient. L’impression ne fut guère rassurante. Mais ils n’étaient pas au bout de leur peine et il leur fallut bien s’habituer au danger et au bruit. Ils trouvèrent le blessé, le chargèrent sur la brouette et revinrent le déposer chez Minard. Un autre blessé avait été déposé dans la maison Causin. Le jour commençait à baisser. Le major anglais, un géant, dit à Isidore :

-Ce soir vous viendrez me prendre vers 08h00 pour visiter les blessés.

Il fut exact au rendez-vous, portant une lanterne allumée. Ils vont ensemble visiter les blessés puis reviennent sur la place, toujours avec la lumière. Ils rencontrent là un convoi de blessés anglais qui arrivait de Ciry. Or l’ennemi était retranché dans le fort de Condé et vraisemblablement même dans le village. Quelques équipages portaient des lumières. La suite ne se fit pas attendre et bientôt une grêle d’obus s’abattit sur le pays. Les premières maisons atteintes furent celles de Chambon, de Lupette Octave, de Poileux et les bâtiments de Fernand Langinier. Le quartier de la route de la gare fut le plus touché. Les habitants ainsi que les soldats essayèrent d’organiser la lutte contre les incendies ; mais la canonnade redoublait et le quartier devenait intenable.  Ils durent abandonner pour se réfugier  dans les abris.

    L’artillerie britannique avait établi une batterie en avant du Rond-Bois. En deux minutes tout fut démoli : il lui fallut aussi se garer. L’expérience ne vient que lorsqu’on paie et parfois bien cher, hélas !

    Quelques jours plus tard, vers le 20 septembre, Albert Constant (le mari de la Dinette) vint réveiller Isidore et lui dit tout effaré :

    -Il y a des boches dans la cave de la maison à Fleury. Il faut que tu viennes un peu voir ça.

    Il apprit que c’était des traînards, réfugiés à la Héronnière depuis le 11 septembre et qui avaient vécu de betteraves. Il se rendit au poste anglais pour y chercher main-forte. Il n’y avait que deux cuisiniers. Il vint avec eux. Ils sommèrent les vagabonds de se rendre. Mais personne d’entre eux ne parlait leur langue, ils ne les comprirent pas.

    La cave étant précédée d’une grange,  Isidore ouvrit la porte ; ils étaient derrière ; et sitôt ouverte, ils la refermèrent. Il fallut aller aux carrières où étaient les batteries anglaises pour avoir un interprète. Ils revinrent avec cet interprète, les interpelèrent dans leur langue et ils se rendirent. C’est une preuve que la frayeur a souvent pour cause l’incompréhension.

    Pendant quelques jours, les Anglais qui se rendaient à Braine par les bois, furent inquiétés par les traînards restés cachés dans les bois de Brenelle puis près du parc. Isidore leur proposa d’organiser une battue avec des chiens. Mais ce moyen répugnait aux Anglais qui avaient encore sur la guerre des idées chevaleresques. Cependant ils n’eurent pas à les traquer ; la faim les poussa hors du bois ; ils se rendirent et ils les joignirent aux autres prisonniers.

    C’est dans ces jours-là, le 14 septembre exactement, que la première victime de la guerre paya de sa vie son attachement au foyer. Armine-Adeline Nique, âgée de 22 ans, était la femme de Gaston Devaux, mobilisé. Elle habitait en bordure de la rue, côté nord, au lieudit le Pressoir, l’ancienne maison Mittelette. C’était la belle jeune femme, pleine de vigueur et de santé. Elle allaitait sa petite Suzanne, bébé d’une quinzaine de jours, quand un obus éclate sur le pilier de la cour : un éclat lui brise le crâne. L’enfant, non blessée, fut recueillie par sa tante Cécile, femme Dézothez.

    Armine-Adeline, blessée, mourût après quelques heures de coma. Il n’y eut qu’une voix dans le pays, tant le deuil fut profondément ressenti pour plaindre la malheureuse mère. Isidore fut de ceux qui prirent part à la veillée funèbre. L’inhumation eut lieu le lendemain soir, selon le cérémonial arrêté par l’autorité militaire.

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    Cependant, l’ennemi avait arrêté sa retraite, s’était fixé sur toute la rive nord de l’Aisne et occupait le fort de Condé. De cette position de première importance, il pouvait bombarder le village quand il lui plaisait. Le centre et l’ouest furent plus particulièrement visés. Seul le quartier de la Rue d’en Haut, dissimulé par la colline, fut préservé ou à peu près.

    Un certain temps se passa en escarmouches de jour et de nuit, surtout de nuit. Or les Anglais, de qui Isidore avait gagné la confiance, lui répétaient sans cesse : « Nos positions sont repérées, il y a sûrement un traitre dans le pays. »

    Il leur répondait que c’était impossible, que la population toute entière était sûre, qu’il s’en portait garant. Il leur dit la discrétion générale dont il avait bénéficié lorsqu’il avait caché et ravitaillé les 400 Français.

    Mais ils répétaient :

    -Il y a certainement quelqu’un qui nous trahit, où ? Nous n’en savons rien. Mais il faut le trouver.

    C’était malheureusement vrai. Dans la ferme Vilain, à l’angle formé par les routes de Chassemy et de Presles et Boves, vivait un nommé Hirson, un braconnier, avec un enfant de treize ans, qui avait perdu sa famille en émigrant et s’était réfugié près de lui.

    L’enfant, interrogé par la troupe, déclara que la nuit les Allemands venaient à la ferme et qu’ils s’enfermaient avec  Hirson dans une chambre. Ils arrêtent celui-ci et trouvent de l’or allemand dans ses poches. Son affaire ne traîna pas ; il fut emmené à Villers-Cotterêts et déféré devant une cour martiale. Par une coïncidence inattendue, Mr Lecas, instituteur à Chassemy se trouva être désigné pour commander le peloton d’exécution. Comme il connaissait le misérable condamné, il se récusa.

    Cependant, l’Aisne fut malaisément franchie dans l’après-midi du 13 septembre par le 2è Corps anglais ; celui-là même qui reprit Vailly et gagna la crête jusqu’à Rouge-Maison. Toutes les nuits ils attaquaient.

    Ils avaient établi au coin du large du canal un pont aboutissant aux près compris entre l’Aisne et le canal et un pont sur l’Aisne. C’est un terrain bas et humide ; il fallut établir aux abords de ces pontsun blocage et un empierrement. Les cultivateurs de Chassemy étaient réquisitionnés la nuit pour ce travail. Or l’ennemi tirait des salves d’obus à tout instant. Ce coin devenait dangereux et c’est un miracle qu’aucun d’eux n’ait été blessé.

   Le 12 octobre 1914, Ernestine Tatté, mariée à Constant Albert (surnommée la Dinette), avait pris une journalière pour travailler dans ses champs. Cette ouvrière, mariée à Maurice Achain, avait amené son enfant, un bambin de 9ans.

   La Dinette lui dit :

   -Laisse-moi ton petit, je le garderai ; il sera mieux chez moi que dans les champs.

   La Dinette tenait à la rue du Voisin un débit de boissons avec épicerie-mercerie. Elle ne quittais pas sa maison.

   Lorsqu’il fut quatre heures, l’enfant demanda à goûter. Elle sortit pour aller à la cuisine lui chercher une tartine. Le petit la suivit ; cela leur fut fatal à tous les deux. Ils étaient à peine dehors qu’un obus éclate en face sur le pilier d’Aubry et les tue l’un et l’autre sur le coup. La pauvre femme avait été touchée par un éclat en plein front. Elle était tombée la face contre terre. On était accouru chercher Isidore. Le grand-père avait emporté le petit cadavre. Isidore alla prévenir la mère. Elle avait entendu l’explosion et était dans l’inquiétude. Tout de suite, quand elle le vit, elle s’écria :

   -Mon petit est tué !

   -Il est grièvement blessé, lui dit-il ; il faut rentrer chez vous.

   Puis, comme elle répétait sans cesse au milieu de ses sanglots : mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! Il finit par lui avouer qu’il était mort. Il essaya de la consoler, mais bien en vain et il la ramena chez elle.

La bataille de Vailly

    Le 12 octobre, un mois juste après leur arrivée, les Anglais furent relevés par la 5è Armée. La 69è de réserve prit position à Vailly.

    A la brume, quand défilait le 306è RI, les chassemysiens ont eut l’agréable surprise de serrer la main de Mr Papier, gendre d’Alexandre Constant.

    Des escarmouches eurent lieu toute la nuit du 28 octobre. Nos soldats occupaient de mauvaises positions prisent d’enfilade par l’artillerie ennemie qui tirait des hauteurs entre Celles et Vailly.

    Le 29 octobre à 22h00, fusillade en canonnade intense. Nos hommes ont courageusement résisté jusqu’au jour ; mais le matin, affolés, ils durent lâcher pied. C’était la première fois que les Allemands faisaient usage de minenwerfer, sorte de mortier de tranchées qui lançaient des projectiles meurtriers et effrayants. Et les Français, de leur côté, n’avaient rien pour leur répondre. Leurs « soixante-quinze », placés sur la crête du plateau de Chassemy n’étaient pas approvisionnés. Si l’ennemi avait connu la faiblesse de nos armements !

    Le poste de secours était chez Emile Lavaur au coin sud-est de la place. La cour était garnie de blessés ; plus moyen d’y entrer. Il y en avait jusque sur le trottoir : c’était un bien triste spectacle !

    Isidore était là avec le colonel du 287è (régiment qui stationnait à Chassemy) bien soucieux, quand arrivent deux sergents blancs de poussière. C’était la garde au drapeau du 306è. Le colonel demande :

    -Où est votre drapeau ?

    -Sous les décombres de l’Hôtel de ville de Vailly, mon colonel. Notre Lieutenant est tué ; il est tombé à l’entrée des bois, près de Vailly.

  Un cycliste qui faisait la liaison pendant le combat, un nommé Matignon, communiste enragé, saute sur sa bécane sans dire un mot. Il passe les ponts, dieu sait comment, et en revient avec le drapeau du 306è.

  Le lendemain, on lui remettait la médaille militaire devant sa compagnie rassemblée dans le haut de la Grand’rue, un peu au-dessus de la boulangerie.

  Puis arrivèrent dans la journée suivante des troupes d’active du 1er Corps avec le Général Riols de Fontclare qui logea au presbytère. Il fit appeler Isidore.

  Le Maire ne le jalousait pas. C’était un enfant du pays, comme lui. Georgette, sa femme, était de Brenelle : bonnes gens, très serviables, ils avaient cinq enfants et c’était une grosse charge. Il leur fallait donc travailler ; le mari faisait des charrois, la femme vendait du vin et tout ce qu’on pouvait se procurer.

  Bref, ils étaient très occupés et lui, voyait très volontiers Isidore assumer les fonctions et charges de la Mairie. Lui, était entièrement libre, puisque célibataire.

  D’autres part, son aventure avec les soldats qu’il avait tenus cachés était une garantie de sa loyauté vis-à-vis du commandement. Aussi, ne fut-il pas surpris quand le Général de Fontclare lui déclara :

  -Je sais que vous êtes un homme sûr ; je puis compter sur votre discrétion. Nous attaquons ce soir à 21H00 mais personne ne doit le savoir. Vous allez passer dans le pays en recommandant aux habitants de se tenir dans les abris, de se coucher dans les caves, parce qu’on craint un bombardement direz-vous.

  -Bien mon Général. Vous pouvez compter sur ma discrétion. Et le voilà parcourant les rues pour remplir sa mission.

Puis il rentre casser la croûte. Il finissait à peine quand le cycliste du Général revient le chercher. Isidore le suit donc jusqu’au presbytère. En entrant dans la salle, il trouve la table entourée d’officiers : le Général, un Colonel d’artillerie, un officier du génie et plusieurs Commandants et autres officiers. Une chaise était libre près d’un Lieutenant-colonel ; le Général la lui désigne.

   Sur la table, une carte d’état-major.

   Le Général prend la parole.

   -Monsieur l’adjoint, lui dit-il, nous attaquons  vous le savez, à 22h00. Or nos cartes ne nous donnent pas de renseignements bien précis. Je vous ai fait appeler parce que vous êtes du pays et que vous le connaissez. Vos explications me seront précieuses.

   Isidore répondit donc à ses diverses questions quand tout à coup, on frappe :

   -Entrez dit le Général.

C’était un grand Lieutenant de chasseurs alpins, il dit :

   -Mon Général, le Commandant un tel est tué ; les Capitaines un tel et un tel, tués tous les deux.

   Un bataillon arrivant de Courcelles entrait dans le village et était en face de la ferme de Loiseau quand un obus éclata sur la route tuant un certain nombre d’hommes dont le Commandant et les deux Capitaines qui marchaient en tête du bataillon.

   Le Lieutenant-colonel qui était près d’Isidore murmura :

   -Quelle perte irréparable ! Des officiers d’élite sur qui on pouvait compter !

   Il fit assoir le Lieutenant entre lui et Isidore qui continuait ses explications.

Quand ce fut fini, le Général dit :

   -Le Capitaine un tel prendra le commandement de la 11è Cie, le Lieutenant un tel celui de la 12è. L’objectif est le pont du CBR. Auparavant, il faudra enlever l’écluse de St Audebert. Vous allez vous mettre en marche par les bois. Nous vous suivons. Vous ferez mettre baïonnette au canon. Placez-vous en tête de vos hommes et allez-y vigoureusement et vite. L’officier du génie et ses sapeurs feront sauter le pont. Mêmes ordres pour la 12è Cie qui fera sauter le pont des Anglais sur l’Aisne. Allez !

         Les officiers sortirent.

         Le Général consulte sa montre :

   -Il est 20h00, dit-il, nous n’avons plus qu’une heure devant nous. Monsieur l’adjoint, il faudrait nous trouver un guide pour traverser les bois.

   -Mon Général, répondit-il, je connais ces bois depuis mon enfance ; vous ne pouvez donc trouver un meilleur guide que moi-même.

   -Ce sera dangereux, vous risquez de vous faire tuer.

   -Je ne cours pas plus de risques que les autres.

Il lui serra la main et lui dit merci.

   -Attendez, ajouta-t-il. Nous avons encore le temps de prendre une tasse de thé ; c’est prêt.

Puis ils partirent dans la nuit.

Quand ils furent dans le Bois Morin, le Colonel dut s’écarter un instant.

   -Avez-vous remarqué comme il parlait au grand Lieutenant, dit le Lieutenant-colonel.

   -Oui, lui répondit Isidore.

   -Eh bien, c’est mon fils ! Et lui-même, c’est le Lcl Franchet d’Esperey, frère du Général du même nom.

Isidore apprit par la suite qu’il périt à Verdun.

La 12è Cie passa le bois pour tomber au pont du large. Le canal était à sec. Elle parvint au pont des Anglais et le fit sauter.

Mais la 11è Cie ne réussit pas de même.

Avant d’arriver à la Croix St Thomas, à 500m de l’écluse de St Audebert, ils virent sur leur gauche des détachements du 127è d’Infanterie ; un peu plus loin une batterie de 75 qui tirait ferme. Tout à coup, ils rencontrent quatre ou cinq hommes du génie, essouflés, n’en pouvant plus.

Le colonel leur dit :

   -Où est votre Lieutenant ?

   -Il est tué.

   -Avez-vous fait sauter le pont du chemin de fer ?

Pas de réponse… Ces malheureux, leur officier tué, furent pris de panique, l’abandonnèrent, puis ils repartirent vers l’arrière.

Plusieurs d’entre eux passèrent en conseil de guerre.

Pendant ce temps, obus et balles pleuvaient drus. Dans un moment d’accalmie, le Lcl dit à Isidore :

   -Je voudrais bien avoir des nouvelles de mon fils.

   -Si vous voulez, reprit-il, prenons ce chemin et gagnons St Audebert. Là, nous aurons des nouvelles.

Mais il n’y consentit pas et ils regagnèrent le Bois Morin. Vers 02h00, tout paraissait fini ; le vacarme s’était éteint graduellement. Isidore rentra seul, songeant lui aussi au grand Ltt qu’il avait vu si stoïque et dont il ne connaissait pas le sort ; à son père, tenaillé par l’inquiétude et à toutes les victimes inconnues de cet infernal fléau.

Il apprit le lendemain que le fils du Lcl Franchet d’Esperey était sorti indemne de la bagarre ; qu’une Cie du 127è avait pu parvenir à s’établir dans Vailly après avoir pourchassé les Boches qui regagnèrent leurs tranchées vers Celles et Sancy.

Ainsi se termina pour eux la bataille de Vailly du 30 octobre 1914.

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Cependant, il fallait manger.

A Quincampoix, Tourolle, le contre-maître du moulin présidait à la distribution sous le contrôle des Anglais. Cette farine, Paul Lavaur la charriait la nuit et la ramenait à la boulangère qui avait consentit à faire le pain avec son commis.

Quand la provision du moulin fut épuisée, le Maire fit battre leur blé aux récoltants. Ceux-ci le portaient à Tourolle qui, en échange, leur remettait de la farine et du son.

Cela dura deux mois après lesquels la provision de blé récoltée à Chassemy fut épuisée.

Il fallut chercher ailleurs. Le Maire se rendait la nuit au moulin Collard à Vieil-Arcy. Il fut bien courageux d’emmener ses chevaux pour ramener cette farine, parfois sous un déluge d’obus. Souvent, les obus tombaient sur la route. Qu’importe ! Il persévéra ainsi plusieurs mois.

Sur ces contrefaites, le boulanger qui était brigadier-infirmier au château de la Roche, près de Braine, vient un soir, emmène sa femme et commis et une partie de son matériel à Brenelle où ils seraient plus en sécurité. C’était fin octobre début novembre. Apprenant cela, Isidore va trouver Lucien Templier et Toto Langinier et leur expose ce fait, qu’il leur faut se débrouiller pour ne pas laisser leurs compatriotes sans pain.

   -vous allez vous mettre au pétrin leur dit-il ; il n’est pas bien difficile de faire du pain. Vous avez vu « cuire » chez vous tous deux par vos mères. Du diable si vous ne vous en tirez pas.

Lucien connaissait déjà car il avait cuit pour nourrir les 400 soldats de la carrière. Toto Langinier était maçon : qui sait mélanger le mortier sait pétrir la pâte. Bref, ils y mirent de la bonne volonté et s’improvisèrent boulangers. Pour tout salaire, ils recevaient du pain pour eux et leur famille. Isidore, quant à lui, procédait à la distribution de onze heures à midi. Il dressait la liste des habitants, établissait son compte et portait l’argent chez le Maire qui leur procurait la farine.

Souvent les bombardements interrompaient la distribution. Alors, chacun se mettait à l’abri. Isidore restait seul avec ses pains. Quand le canon se taisait, reparaissaient les clients et la vente s’achevait.

Quand Vieil-Arcy cessa de les ravitailler, en farine –le moulin Collard ayant été incendié par les obus ennemis- il s’adressa à Mr Hémery, boulanger à Braine qui consentit à leur fournir du pain. Ils allaient le quérir  avec une voiture à bras, tous les deux jours et la distribution avait lieu chez le Maire. Souvent, Isidore était retenu à Braine pour les allocations de femmes de mobilisés, les retraites ouvrières et autres formalités ; c’était Anatole Lupette qui le suppléait à la distribution et à la recette. Mr Cagniard, conseiller général du canton s’occupait du ravitaillement en sel et en sucre. On allait chercher ces provisions à Braine avec une charrette à bras et un homme. On payait les hommes en pain : cinq livres de pain valaient un franc.

A son premier budget d’après guerre, le village régla toutes ces dépenses comme il put.

Lorsque Mr Hémery se trouva dans l’impossibilité de leur fournir le pain, ils durent avoir recours à l’intendance militaire qui leur procura des boules de pain ! Mais ce pain était mauvais ! Parfois, il datait de quinze jours et il était couvert de moisissures. Ils devaient bien s’en contenter.

Il arrivait aussi que la Division parte pour un autre secteur ; ils étaient alors plusieurs jours sans pain. Ils parcouraient le pays pour en trouver ; ils sont allés en chercher jusqu’à Mont-Notre-Dame, à onze kilomètres… En 1918, c’était Ciry qui leur en fournissait.

Quand le pain manquait, ils se rabattaient sur les pommes de terre. Elles ne leur ont jamais fait faute. Il est vrai de dire que la population n’a jamais cessé de cultiver la terre ; dans les endroits en vue de l’ennemi, ils labouraient la nuit ! D’ailleurs le fumier de cheval ne coûtait pas cher à ceux surtout qui logeaient de l’artillerie.

Les soldats étaient dégoûtés de biscuits. Les habitants les trouvaient eux délicieux : trempés dans le bouillon ou dans le café, c’était un régal !

Cependant, la vie n’était pas gaie. Il restait à peine 160 habitants sur 700. Sitôt la nuit tombée, personne ne pouvait plus sortir de chez soi. Il fallait fermer les contrevents, masquer toute lumière.

Si une personne voulait sortir du village, elle ne le pouvait qu’accompagnée d’un soldat armé. Il y avait donc obligation de se procurer une permission de l’autorité militaire et pour l’obtenir, on devait se livrer à d’interminables démarches.

Quoique bien connu, ayant un rôle officiel, Isidore était soumis aux mêmes exigences. Et longtemps, on le fit accompagner dans ses démarches au chef-lieu de canton. Mais à la longue on se lassa et il put enfin se déplacer librement, mais non sans danger. Sitôt qu’on était en vue de l’ennemi, on risquait d’être salué par une salve meurtrière.

Autant que possible, on marchait à couvert, sous bois.

Le village avait, une fois par mois, la visite du Préfet de l’Aisne, Mr Lieullier ; il venait tantôt avec son secrétaire, tantôt seul. Isidore était prévenu de sa visite et allait au devant de lui jusqu’au rond-point où il laissait sa voiture.

Sa visite avait pour but de réconforter la population et de remettre cinq francs à chacun des soldats originaires des régions envahies.

Un jour qu’Isidore l’accompagnait dans le Vert-chemin qui débouche auprès de sa maison, c’était par là qu’il arrivait chaque fois, un obus éclate à 50m derrière eux.

Isidore lui dit :

   -Monsieur le Préfet, les Boches saluent votre venue.

Mais deux autres éclatements ont lieu aussitôt et sensiblement à la même distance.

   -Je pense, continue-t-il, que nous avons été repérés. Il serait prudent d’allonger un peu le pas.

Ce qu’ils firent aussitôt.

Les soldats intéressés étaient groupés non loin de l’église et les attendaient. Ils tournaient à peine le coin de la maison de Félicie, mère de Loÿs le maréchal, qu’une explosion formidable les cloua sur place : un obus avait ricoché sur le mur du jardin et éclaté dans le chemin. S’ils n’avaient pas pressé le pas, ils étaient morts : il ne s’en était fallu que d’un quart de minute !

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Les obus tombaient parfois en rafales et ne causaient que des dégâts insignifiants ; et un obus isolé démolissait une maison, tuait ou blessait plusieurs personnes ; comme celui du 20 octobre 1914 qui avait tué trois officiers et tué ou blessé plusieurs personnes. Et une nuit de bombardement intense n’avait abouti qu’à la perte de quelques poules.

Mais les toits étaient fréquemment atteints et la pluie et la neige, avec le vent complétaient le ravage. Quand c’était possible, les habitants procédaient à des rafistolages. Ils manquèrent vite de matériaux et durent vivre dans des maisons où pénétraient vent et pluie. Sans parler des fenêtres dont toutes les vitres avaient été brisées par la violence des explosions. Ils les remplaçaient par du papier ou même par des planches. Alors la lumière ne pénétrait plus dans les habitations ; mais il n’en était pas de même pour le froid et l’humidité.

Plus tard, ils purent se procurer du papier huilé pour garnir les fenêtres, du papier goudronné et des tôles ondulées pour les toits. Et c’est à cette avare lumière et sous ces abris précaires qu’ils vécurent de longs mois, se réfugiant dans les caves en cas de bombardement.

Quand à la troupe, elle s’était creusé des abris absolument sûrs dans les cavins : les talus étant formés de sable, étaient faciles à évider.

Mais il était indispensable de boiser au fur et à mesure, sous peine d’éboulement. C’était une pauvre vie que celle qui s’abritait dans ces terriers !

Les tranchées venaient jusqu’aux abords du pays, dans les jardins des maisons du quartier de la route de la gare. Elles devenaient plus nombreuses et défendues par des fils de fer barbelés à mesure qu’on s’avançait vers Condé.

Il y en avait jusqu’à 100m du pont.

Ce sont ces tranchées qui sont visées dans le « Réveil des vivants » de Paul Flamant :

   « Dans les tranchées de Chassemy,

    Lorsque descend la nuit,

    En attendant que la soupe s’amène,

    Les pauv’poilus avec l’capitaine,

    Ayant l’Boches près d’eux,

    Les yeux dans les yeux,

    Ils s’assoupissent en songeant au pays,

    Dans les tranchées de Chassemy ! »

Le soldat, exposé journellement, ne pensait plus qu’à boire sec, à manger copieusement et à… s’amuser quand il le pouvait. L’habitant lui vendait de la boisson et des vivres et parfois, faisait la « bombe » avec lui. Si l’on avait une chambre de libre, c’était pour le soldat dont le sort excitait la pitié : cette commisération menait parfois loin… Des femmes seules, par ennui, étaient entrainées à négliger leurs devoirs ; elles glissaient peu à peu dans l’oubli, surtout quand leur mari était peu intéressant. Alors, il y avait des accidents pénibles, des coïncidences malheureuses.

Isidore fut parfois appelé dans les familles à titre de pacificateur, faisant honte à l’un et à l’autre et finalement prêchant la tolérance et mettant les divers entraînements sur le compte de la guerre qui tuait tout respect et toute mesure. 

   Le 9 décembre 1914, Théodule Charpentier, en descendant à reculons l’échelle de son grenier, fut criblé de schrapnels ; il en avait partout, dans la tête, dans les intestins, dans les membres. C’était un homme de 69 ans, de taille moyenne, mais encore solide. On l’emmena à Braine. Quelques jours plus tard, Isidore, approchant de l’hôpital, craignait d’apprendre sa mort ; mais il était bien vivant, avait encore sa connaissance et sa voix n’était pas changée !

   Quand on le mit sur le billard pour le charcuter :

   -Donnez-moi, dit-il, ma pipe et mon tabac.

   Il ne broncha pas de toute l’opération. Les chirurgiens n’en revenaient pas. Mais il était tellement blessé que la mort était inévitable. Il décéda le 8 mars 1915. Ancien volontaire de 1870.

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L’église et la mairie mutilées

 

   Le 23 novembre 1914, l’église est atteinte de son premier obus dans son bas-côté nord. Mais sa toiture a déjà souffert de maints éclatements.

   Le 14 décembre, l’Abbé Sermoise est mobilisé récupéré aux infirmiers militaires de Nantes, et doit gagner Boulogne et Dunkerque au début de mars 1915. Il est réformé le 23 mars et rentre à Chassemy le 27. Il avait été suppléé en son absence par l’Abbé Donièce, vicaire à la Ferté-sous-Jouarre, caporal brancardier au 287è.

   Arrive mai. Les Abbés susnommés ornent l’église pour les cérémonies du mois de Marie et placent des drapeaux pour fêter Jeanne d’Arc le 19 mai. Un obus éclate en pleine nef et blesse l’Abbé Sermoise au-dessous de la tempe gauche. Lui et ses compagnons vont s’abriter dans la cave du presbytère transformé  en quartier général par le Lcl Leduc, du 287è, commandant de la place.

   Dans un moment d’accalmie, ils retournent à l’église, pensant trouver leur ouvrage bousculé, souillé… il n’en est rien : la vierge dorée, placée sur un autel dans le chœur « continue de sourire sur son trône » !

   Le 7 juillet 1915, nouveau bombardement de l’église. Les Allemands tirent avec les 90 français qu’ils ont pris à la bataille de Crouy.

   L’église est blessée de plus en plus et c’est par poignées qu’on ramasse les schrapnels sur les marches de l’autel.

   Aussi, le Colonel interdit-il l’accès de l’église aux fidèles.

   Le culte aura dorénavant son siège dans une partie du sous-sol, au presbytère, aménagé par des menuisiers de l’armée.

   Le 16 septembre, les 64è RIT venait remplacer à Chassemy, les éléments de la 137è Brigade. A leur arrivée, des rafales de 75 français (encore une restitution) déferlaient sur l’église et ses environs. « Quarante huit points d’éclatements furent relevés dans l’église même, après les trois distributions de 16, 18 et 20 heures ». Il y pleut comme dehors.

   Le 21 juin 1917, les deux derniers obus allemands étaient arrivés sur l’église ou sur le mur mitoyen qui la sépare de la propriété Lazarus (côté nord de la Grand’rue).

   Suite à toutes les offensives alliées de 1917 qui avaient notablement fait reculer le front des environs de Chassemy, tout danger semblait écarté. Il n’était plus indispensable de célébrer le culte dans son étroit refuge.

   En février 1918, grâce à l’amabilité de l’autorité militaire, une baraque fut édifiée dans les terrains au-dessous de l’ancienne boulangerie pour servir d’église.

   On la meubla avec le mobilier de l’église bombardée, et le 31 mars 1918, le jour de Pâques, on en faisait l’inauguration. Toute l’installation et les fournitures avaient été effectuées à titre entièrement gracieux par l’armée.

   Elle servit d’église jusqu’en 1929 et ensuite de patronage. 

   Malheureusement eut lieu l’offensive du 27-28 mai 1918, qui chassa l’Abbé Sermoise et dispersa le troupeau…

   Et c’est seulement fin juillet 1919 que put rentrer le prêtre.

 

Quand à la Mairie, elle fut occupée tour à tour par les Français, les Allemands, les Anglais, de nouveau les Français et ensuite les Allemands. Elle fut aussi le lieu de pause de nombreux militaires de passage.

   Comme l’église et les autres habitations du village, la Mairie fut souvent la cible des artilleurs ennemis.

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La progression de la guerre

 

   Le front passait au plus près, sur la route de Condé à environ 200m de Chassemy ; suivant la lisière du Bois Morin.

   Les années 1915 et 1916 se passèrent sous les obus mais sans grand bouleversement. Vint ensuite l’année 1917 avec ses grandes offensives.

   Le 21 janvier 1915, un sergent cherchait quelqu’un qui put laver le linge. On lui nomma Madame Albert Fautrel qui restait près de la place, à gauche avant d’y arriver. Un enfant, le jeune Libregs Eugène, s’offrit de le conduire.

   Arrivés à la maison Fautrel, le sergent entra et l’enfant resta à la porte. A ce moment, un obus explosa tout près et blessa grièvement le pauvre innocent. S’il était entré avec le sergent, il eut la vie sauve !

   On le mena à l’ambulance de Braine ; il y mourut dans la nuit. C’était le fils d’un réfugié belge. Ses trois aînés étaient mobilisés dans l’armée française : deux furent tués ; le troisième, blessé, fut amputé d’un bras.

   Isidore eut la satisfaction de faire obtenir, après des démarches trop longues, une pension à la malheureuse mère lorsqu’elle devint veuve (née de Letter Marie Virginie).

   Son mari, Libregs François, un peu pris de boisson, s’était un jour de brouillard, égaré ; et il fut arrêté par un petit poste dans les premières lignes. Isidore eut bien de la peine à empêcher qu’on ne le jugeât comme espion. Il exposa à l’autorité militaire qu’il avait bu ; mais lui soutenait le contraire ! Mais il était bien connu à Chassemy et son affaire n’eut pas de suites. Seulement, on exigea son départ. Il se réfugia avec sa femme à la Croix-Rouge, ferme du Tardenois que tenait un enfant du pays. Il y rendit des services jusqu’à sa mort.

   16 septembre 1915 ; Rose Billot, veuve Poriquet habitait face à l’église. Elle était âgée de 78 ans. C’était chez elle qu’était le bureau du Colonel.

   Dans un moment de bombardement, elle se réfugia dans une pièce en contrebas où elle se croyait en sûreté, les soldats s’étant retirés dans un abri. Or un obus à retardement pénétra dans cette pièce ; et la pauvre vieille fut criblée d’éclats. Le danger passé, les soldats la retrouvèrent dans un triste état. On l’enleva pour la faire soigner à Braine. Mais elle mourut avant d’être au Rond-Bois. Son corps fut déposé dans le bas-côté droit de l’église en attendant la mise en bière. Avoir vécu près de 80 ans et périr ainsi !

   Emma Caillet, veuve Lupette, restait près de la boulangerie, rue du Montcel, dans une maison restaurée par son fils Eugène et qui servait d’auberge. Le 9 février 1916, dans un moment de danger, chacun était descendu à la cave. Elle craignait pour son chien ; elle sortit pour l’appeler. On la retrouva le dos contre une échelle, la gorge percée, morte sur le coup. Elle avait 65 ans.

   Ernestine Vieillard, née Désothez, qui restait dans la maison d’Alfred Langinier, rue du Voisin, fut tuée dans son jardin le 15 mars 1916. Elle était née le 6 septembre 1844.

 

   Désiré Langinier, dit Cécèpe, habitait la troisième maison au-dessus. Les obus pleuvaient ; sa femme lui criait de se garer. Lui persistait à n’en rien faire ; il causait avec une sentinelle qui montait la garde près du pilier de la cour ; un obus éclate sur le pilier même ; le soldat fut couvert de débris de pierre, sans aucun mal ; Désiré fut tué net ; son sang coulait abondamment ; on le mena dans la cave d’Auguste Francis. Mais ce n’était plus qu’un cadavre.

   Le 22 mars 1917, Isidore Lavergne, adjoint au maire, fut grièvement blessé. Cette journée avait été calme. Il dormait bien tranquillement quand tout à coup une terrible explosion le met debout : la maison d’à côté est sûrement effondrée, pensa-t-il. Il passa ses habits pour aller voir si l’on n’aurait pas besoin de son aide.

   A peine tourna-t-il au coin de sa maison qu’une sorte de bourrasque le renverse : un obus venait d’éclater. Au moment de se relever, comme il se félicitait de n’être pas touché, il sentit une gêne puis une vive douleur auprès du genou droit. Il relève son pantalon et que voit-il ? Le sang qui giclait avec force ! Alors il comprime sa jambe des deux mains et se traîne avec bien du mal pour aller demander secours. Mais tout le monde était dans les caves ! Il arrive enfin chez le « Carabinier ».

   Il crie, appelle, demande du secours. Enfin un soldat monte et surpris de le voir, lui dit d’un ton bourru :

   -Qu’est-ce-que vous fichez là ?

   -Malheureux, répliqua-t-il, ne vois-tu pas que je suis blessé ; déchire tes molletières ou ta chemise, vite ! Mais serre ma jambe de toutes tes forces !

   Il sentait sa vie s’en aller avec son sang. Son compagnon avait compris sa détresse ; il déchira sa chemise et lui fit une ligature au-dessus du genou, ce qui arrêta l’hémorragie.

Puis il l’envoya dans la cave en face, chez Templier pour prier quelqu’un d’aller chercher son frère. Mais les obus pleuvaient et personne ne se souciait de s’exposer pour ce faire. Il était pour ces hommes comme un étranger. Une femme du pays, Nathalie, fille de Ferdinand Langinier, mariée à Ernest Templier, mobilisé, tué sur l’Yser, eut pitié de lui ; et il sentit cette sorte de solidarité qui, dans le danger, lie parfois les gens de la même localité comme par une sorte de patriotisme étroit. Elle partit donc dans la nuit sous les éclatements et revint avec son frère alarmé.

   On mit un matelas sur une courte échelle en guise de brancard pour le descendre à la cave.

  On le soulève, on va se mettre en marche : pan ! un obus. De peur ou de surprise, les hommes lâchent l’échelle et le laissent choir. On pense quelle souffrance pour lui. La colère le prit ; il les arrangea drôlement. Bref, on le mit à l’abri.

   Puis il fallut s’enquérir d’un major. Ils étaient tous tenus sur le front car on prévoyait une attaque. On dut attendre le lendemain à 20h00 pour avoir le secours d’un aide-major. Il lui fit un premier pansement et on l’emmena la nuit au Château de Couvrelles où il y avait une ambulance.

   Mais le lendemain, suite à un bombardement intense, on le dirigea sur Mont Notre Dame. Le 28 mars, un chirurgien l’envoya à Château-Thierry.

  

 

Cependant, le 12 avril 1917, le Maire Paul Lavaur tombait lui-même. Il était âgé de 56 ans, étant né le 9 octobre 1861. Dans un moment où tombaient les obus, les femmes et les enfants s’étaient réfugiés dans la cave. On l’appelle ; il répond :

-Je vais donner l’avoine aux chevaux.

Un projectile éclate dans la cour. On vient voir : plus d’homme. On le retrouva la face contre terre, sans blessure apparente. On examina son cadavre. Enfin, on découvrit une gouttelette de sang à la nuque : il avait été tué net, lui aussi, par un éclat minuscule au cervelet. On demanda alors à l’Abbé Sermoise s’il voulait assumer les fonctions de secrétaire de Mairie. Il accepta avec l’assentiment du Préfet ; et les intérêts de la commune et des particuliers n’eurent pas de serviteur plus éclairé. C’est grâce à ses efforts que les habitants furent indemnisés pour leur logement et cautionnement des troupes.

   Amédée Labove, âgé de 62 ans, périt dans son lit, la nuit du 9 juin 1917. Il habitait dans une maison située sur l’emplacement de celle de Mr Lecas, instituteur retraité.

   Les offensives qui se succédèrent depuis celle du 16 avril (5 mai- 23 octobre) desserrèrent notablement, au nord du village, l’étreinte dont celui-ci avait tant souffert.

   Le 20 juin 1917, Victor Gilquin dit le Gros, périssait dans son jardin, victime de la guerre et de son entêtement

   Jusqu’au 22 octobre 1917, les hommes du 4è Régiment de Zouaves bivouaquèrent quelques jours dans le Bois Morin ; avant de monter dans la nuit au Chemin des Dames pour l’attaque du lendemain, destinée à conquérir les plateaux de la Malmaison.

   Dans la nuit du 29 au 30 octobre 1917, le 4è Zouaves était relevé de la Malmaison. Sous un beau clair de lune, ils redescendaient section par section par le ravin de Jouy, vers Vailly et Chassemy où les roulantes lui préparaient un jus bien chaud.

   Le 26 mai 1918, le soldat Roger Prudon est cantonné à Villers-Cotterêt. Vers 02h00 du matin le 27, les portes des chambres claquent, le clairon sonne. Ils embarquent dans des camions conduits par des Américains. A 08h00 du matin, ils arrivent dans la vallée de la Vesle, à Ciry-Salsogne. « Nous descendons aussitôt. Le convoi repart immédiatement. Le régiment prend sa formation de contre-attaque et s’ébranle aussitôt. Je suis en première ligne.

   « -Halte ! Couchez-vous ! tous dans les grandes herbes de la prairie, restons couchés immobiles. »

   « Pourquoi ? On n’entend rien et on ne voit rien. »

   « -En tirailleurs, face au bois, crie le capitaine, puis en avant ! »

   « Où est l’ennemi ? Je suis prêt à tirer tenant mon fusil presque épaulé. J’ai peur du bois… »

   Le bois dont Roger a peur, dans la matinée du 27 mai 1918, c’est le bois de Chassemy.

 

   En ce matin du 27 mai 1918, les Allemands venaient de frapper fort. Ayant rompu le front inopinément, ils envahissaient de nouveau la région.

   Chaque fois qu’un évènement important se produisait, les gens de Chassemy allaient aux nouvelles sur la place où ils formaient des groupes généralement loquaces et curieux.

   Le jour de l’offensive allemande, comme ils regardaient défiler les troupes ennemies, un Général arrêta son cheval et demanda :

      -Monsieur le Maire ?

      -Il est tué, lui répond-on.

      -Alors, Monsieur l’Adjoint.

      -Blessé, évacué à l’arrière.

      -Monsieur le Premier Conseiller Municipal ?

   On appela Alexandre Constant qui avait cette qualité et qui était justement parmi les curieux. Il s’avança, pâle et peu rassuré sur le sort que les ennemis pouvaient lui réserver. Mais loin de le maltraiter, le Général lui dit :

   -Monsieur le Premier Conseiller Municipal, veuillez féliciter en mon nom vos vaillants compatriotes qui n’ont pas craint de cultiver la terre, malgré les dangers de toutes sortes dont ils étaient environnés. Nous en sommes vraiment surpris.

   C’est bien la seule parole de bienveillance qui leur ait été adressée par leurs ennemis. Bientôt, ils allaient sentir tout le poids de la férule germanique.

   Ernest Gilbert, âgé de 63 ans, fut blessé dans sa maison, ce 27 mai 1918. Il mourut à Mont Notre Dame, le 6 juin suivant. C’était un vieux Chassemysien. Son père avait été tuilier au Bois-Morin, son frère Edmond avait dirigé l’Harmonie de Chassemy.

   Les enfants Pestel, Norbert, 18 ans ;

                                      Louise, 16 ans ;

                                      Simon, 11 ans ;

                                      Simone, 8 ans, étaient dans leur chambre quand la maison fut écrasée par un obus !

   Ils périrent tous les quatre, tués sur le coup, le 27 mai 1918. Leurs malheureux parents étaient dans la pièce contigüe ; ils sortirent comme des fous, hurlant leur désespoir.

   Ce destin cruel leur enlevait d’un coup leurs quatre enfants… tout leur espoir, leur avenir…

   La Commandanture s’établit dans la maison Ruphon, qui fait le coin de la rue et de la route de Brenelle, et le Colonel dans la maison de Constant Alexandre.

   Chaque jour, les habitants devaient se présenter à la Commandanture ; là, on les divisaient par escouades qui, sous la dure surveillance de soldats armés, étaient dirigés sur tel ou tel point du terroir pour y travailler la terre, réparer les chemins ou récolter des produits variés. L’ennemi souffrait cruellement du manque de vivres et Chassemy dut subir le même sort. Tout était compté, recensé, même les poules et  les lapins. Les poules devaient donner tant d’œufs. Leur chair  était réservée aux vainqueurs : malheur à celui qui essayait de tricher ; l’exil, la prison, les coups de crosse, la privation de nourriture, voilà ce dont ils étaient menacés. Certains y arrivaient pourtant. On crevait de faim, on faisait la soupe aux betteraves ou aux orties.  

Bref, nos malheureux concitoyens subirent dans toute sa rigueur la lourde occupation étrangère.

On sait comment les Allemands inventèrent la guerre des gaz. Nous eûmes de temps en temps à souffrir les représailles de l’adversaire. Mais que les gaz soient français ou allemands, quantité d’arbres fruitiers en périrent pendant et après les hostilités, beaucoup étaient criblés d’éclats d’obus. Lorsqu’on les débitait en planches, on cassait les scies en quantité ! Je ne parle pas de ceux qui, hachés, mutilés, mouraient sur pied et dont on ne tira qu’un mauvais bois de chauffage.

Au moment du recul de l’ennemi, tous les habitants furent déportés en Belgique ou dans le Nord et les Ardennes, de sorte que les Allemands étaient les maîtres de tout : maisons, mobiliers, etc… Puis ils durent céder la place aux Français, le 5 septembre qui bientôt furent  suivis des réfugiés pressés de recouvrer leur habitation. Mais hélas ! dans quel état la retrouvaient-ils : souvent vide de meubles et à peu près inhabitable quand elle n’était pas démolie.

Pour le nettoyage du champ de bataille, il fut fait appel, en plus des Régiments Territoriaux, à des travailleurs chinois. Ils étaient logés dans des baraquements en tôle, route de Condé. Ils étaient tout petits et avaient les yeux tellement bridés que l'on se demandait s'ils voyaient clair. Tous les matins, ils partaient au travail avec sur leur épaule, un oiseau dans une cage.