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8 août 1918

Zone éditable

                                                                                

                                                   




   Jeudi 08 août 1918, la seconde bataille de la Marne vient de se terminer ; les troupes allemandes ont reflué sur les bords de la Vesle.


La 12è Division d’infanterie tient le plateau entre Serches et Ciry-Salsogne et une partie du village depuis le 03 août. Cette Division est formée par les 54è, 67è, 350è Régiments d’Infanterie, les Compagnies 6/1 et 6/51 du 9è Génie et deux batteries du 25è RAC.

L’artillerie ennemie bombarde régulièrement le plateau par obus de fort calibre explosifs et à ypérite mélangés.

La première ligne, dans le village de Ciry-Salsogne, est tenue par le 2è Bataillon du 54è RI (Neill) (PC dans Ciry) et le 3è Bataillon du 67è RI (de Froment).

   Au soir, conformément aux ordres reçus, le 2è Bataillon du 54è RI prenant un nouveau dispositif, trois sections de réserve des Compagnies de ligne doivent aller loger dans la creute 01/28 à 600 m au sud de Ciry-Salsogne. Le mouvement est terminé en début de soirée: deux sections du sous-quartier du centre (7è Cie) et une section du sous-quartier de droite (5è Cie) sont arrivées à la creute.

La Compagnie 6/1 du 9è Génie occupe également cette creute. En cette belle soirée d’été, la majorité des hommes de cette compagnie sont rassemblés dans l’entrée de la creute se préparernt à monter en ligne afin d’effectuer les travaux de nuit. En cette belle soirée d'été, le lieutenant GRANDEMANGE chef de détachement de la 6/1 donne ses ordres aux chefs de section.

Les hommes du 54 sont pour la plupart installés au fond de la creute. Ils s'installent et attendent l'arrivée de la soupe.


   Celle-ci est composée d’une unique galerie d’une quarantaine de mètres de profondeur dont l’ouverture, de huit mètres de largeur, donnait sur la route de Ciry-Salsogne à Serches ; cette creute allait en se rétrécissant jusqu’au fond où sa largeur était réduite à quatre mètres.

Le capitaine CHAMPLON, adjudant major du 54, allongé sur une paillasse au fond de la carrière, avec à ses côtés son ordonnance, le Soldat Dohlen, passe les consignes au Soldat Peyratout et à l'Adjudant Greff.



Le sapeur-mineur CHARRON de la classe 1906 est rentré la veille à la compagnie, suite à une amnistie après 1 an de prison pour désertion.


Le soldat RUTON Léonard de Landouzy-la-Ville (02) à 26 ans aujourd'hui. Son village est à quelques dizaines de kilomètres de là en zone ennemi.


Le jeune sapeur Baptistin AIGUILLE que sa grand-mère appelle affectueusement Tintin songe avec amertumes à ses dernières permission à Martigues (13) ou des problèmes familiaux sont venus gâchés ces quelques moments de répits.


Il y a un an, lors de ses permissions, le sapeur LE-DIBOISE, forgeron avant la guerre a dit « oui » à Marie Honorine LEFRANC dans la Mairie de Sené (56).


Le sergent TREHOREL Marie-Ange pense à ses études de séminariste qu'il a déjà prévu de reprendre après la guerre au grand séminaire de St-Brieux. Dans une lettre écrit à sa tante le 03 août il disait : « je m'efforce d'être toujours uni au bon Dieu, de tout lui offrir par amour ».


Le sapeur THEVENON Robert de la classe 1917 fait déjà figure d'ancien avec ses trois blessures. Blessé devant Fleury devant Douamont, gazé à la Chapelotte et blessés dans la Somme,  il rentre du dépôt et vient de rejoindre la compagnie.


Le sapeur-mineur FLAMANT Camille, classe 1913, maçon à Montfaucon (55), pense à ses parents, à sa sœur et à son frère Albert tué en 1916 à Verdun. Ce sapeur a été Blessé aux Eparges le 13 avril 1915 aux cotés de Maurice Genevoix (Ceux de 14). Il est à nouveau blessé à Souain dans la Marne le 20 décembre 1915 et sur le Chemin des Dames le 05 mai 1917.

Le Soldat Cardon se trouve à l'extérieur de la creute, inspectant les points de chute des obus allemands.


   Les soldats Heurtebize, Debeffe, Villalard, Barthélémy, Gamond et Leroy sont désignés pour aller chercher la soupe à Serches. Ils font le tour des sections afin de ramasser les bidons et se mettent en route à 22H10. Le Soldat Peyratout les suit de près; il a été chargé par le Cne Chambon de se rendre à Serches afin d'y préparer le cantonnement de la 2è Cie. Dans la plaine, en s'engageant dans un boyau, conduisant à Serches, il vit une épaisse colonne de fumée s'élever dans l'air et ressentit un léger tremblemenr du sol sous ses pas. En arrivant à Serches, ils apprennent que la creute vient de s'effondrer.


   A 22h30, une explosion sourde se fait entendre et le sol calcaire se met trembler; la creute vient de s’effondrer suite à une formidable explosion. Une forte secousse est ressentie jusqu’au PC du 2è Bataillon du 54è RI. Les personnels présents croient à l’explosion d’un obus de fort calibre à fusée retardée ; mais quelques instants après, ils apprennent par un rescapé que la creute venait de sauter.

Le 2è Canonnier Jacques Lavis, présent à la batterie de Salsogne n'a pas conscience du drame qui vient de se jouer.

L'Adjudant Greff, qui se trouve dans la galerie, près de l'entrée est soufflé par l'explosion et se retrouve au sol, au milieu des gravats et du sable, contusionné. Il se relève et court, affolé, sur la route.

Le Soldat Burgos, à l'entrée de la carrière, s'en sort indemne.

Une mine à retardement laissée par les Pionniers allemands vient de sauter. Cette creute avait pourtant été visitée par les officiers du Génie. Ils y avaient découvert deux pièges non dissimulés et non armés.

Au milieu de la creute se trouve un chemin donnant accès à une sorte d’étage creusé dans la pierre et surplombé par la route ; c’est là que se trouvaient la mine (cinq ou 6 torpilles de gros calibres) destinée à faire sauter la creute et la route. Cette mine était posée là depuis une dizaine de jours au moins et tout le monde considérait que, puisqu’elle (la creute) n’avait pas explosé depuis le départ des allemands ; elle ne présentait plus aucun danger. 

  

L’explosion s’est produite au moment où il y avait un maximum de monde dans la creute. Un entonnoir s’est produit en surface, qui semble indiquer par sa forme l’existence de deux fourneaux (deux charges estimées à 2 fois 300 kg d'explosif explosaient, mises à feu par une fausse fusée d'obus contenant un allumeur à acide.) ; cette hypothèse n’offre pas de certitude d’ailleurs étant donné les vides et fissures préexistants : il est certain en effet qu’en dehors de l’action même des poudres il s’est produit des effondrements. L'ennemi non seulement avait bien dissimulé les charges qui ont explosé, mais encore il a cherché à tromper nos troupes:


         -en réalisant une destruction sommaire de l'entrée,

         -en laissant une charge (torpilles) non amorcée, facile à découvrir.

   On peut signaler que l'ennemi simule des bourrages (maçonneries séches); démolis, ces bourrages n'ont conduit à aucune charge.

   Déjà le Génie avait reconnu dans les creutes de Droizy des charges mais dans celles-ci l'ennemi n'avait sans doute pas eu le temps de la dissimuler aussi parfaitement qu'à Ciry.

   Immédiatement, le Capitaine Adjudant-major Remond se transporte sur le lieu de l’accident avec le Lieutenant Meunier, CM1. Chemin faisant, ils rencontrent le Capitaine Pochon du Génie ; le Ltt Meunier revient avec lui au PC du 2è Bataillon afin de demander du secours. Le Cne Remond continue jusqu’à la creute où il ne peut que constater l’accident ; deux blessés gisent dans le fossé. Il redescend au PC pour envoyer des brancardiers le plus rapidement possible.


   Le Docteur Luna prévenu, s’est immédiatement rendu à la creute avec tout ce qu’il peut disposer de brancardiers.


   Les secours organisés par la Cie 6/51permettent d'accéder rapidement dans toutes les parties non effondrées de la creute et d'en dégager les tués et blessés.

Le Sapeur Moinat est coincé sous les éboulis et a la jambe écrasée par un bloc de pierre mais refuse d'être secouru et arrangue les sauveteurs pour qu'ils aillent aider ses amis.


Les blessés sont transportés au Poste de Secours de Serches.


En même temps, les Allemands continuent de bombarder les abords de la creute et la route de Ciry à Serches par obus de tous calibres. Les Soldats Grisolles et  Marie sont blessés par un de ces obus et transportés au Poste de Secours de Serches où ils décéderont.

Le déblaiement des décombres doit être interrompu. Une autre raison de cette interruption est le risque d’ensevelissement des travailleurs par l’éboulement de grosses masses de pierres ou de sable.


Certains hommes du 54è doivent leur salut : Burgos, qu’au fait de s’être trouvé à l’entrée de la grotte au moment de l’explosion ; Heurtebize, Debeffe, Villalard, Barthélémy, Gamond et Leroy, qu’au fait d’avoir été désignés pour aller chercher la soupe de la section à Serches et d’avoir ainsi quitté la grotte vingt minutes environ avant l’explosion. Heurtebize et Leroy ont vu, nombre de leurs camarades, au moment où désignés pour aller chercher la soupe, ils demandaient aux uns et aux autres leurs bidons pour rapporter en même le vin. Il ne fait aucun doute pour eux que leurs camarades qui, comme eux-mêmes faisaient partie de la deuxième section de la septième compagnie, sont restés ensevelis à l’intérieur de la grotte, tués qu’ils ont été soit par la violence même de l’explosion de la mine (de grosses torpilles disposées en série dans la grotte), soit par l’effondrement de cette grotte qui en a été la conséquence.


Soldat Peyratout «  – au moment de l’explosion, il y avait un quart d’heure à peine que j’avais quitté le capitaine Champlon et le soldat Dolhen, son ordonnance, pour aller à Serches. Le capitaine m’avait chargé d’aller préparer le cantonnement de la deuxième compagnie qui devait descendre des lignes dans la matinée du lendemain. – Dans la plaine, en m’engageant dans un boyau conduisant à Serches, je vis une épaisse colonne de fumée s’élever dans l’air et je ressentis un léger tremblement du sol sous mes pas. J’appris à mon arrivée à Serches que la grotte où se trouvaient le capitaine et son ordonnance venait de s’effondrer. Quelques jours après, sachant que ni l’un ni l’autre n’avaient reparu je gardai la conviction (comme ils se trouvaient au fond de la grotte) qu’ils avaient tous deux péri dans l’explosion et étaient restés ensevelis sous les décombres. »


Soldat Cardon « – J’ai vu le capitaine Champlon et le soldat Dolhen, tous deux disparus et l’adjudant Greff, rescapé, causer entre eux au fond de la grotte trois quart d’heure à peine avant l’explosion. Quand cette explosion se produisit, j’étais à l’entrée de la grotte, inspectant la route et le point de chute des obus et c’est à cette circonstance que je dois mon salut. Etant demeuré au même endroit depuis le moment où j’avais vu le capitaine Champlon et le soldat Dolhen au fond de la grotte. J’ai la conviction que puisqu’ils n’ont pas reparu, ils ont été victime de l’explosion et sont demeurés ensevelis sous les décombres. »


Adjudant Greff « – Lors de l’explosion j’étais à quelques mètres de l’entrée de la grotte ; près du capitaine se trouvait son ordonnance. Le capitaine était étendu sur un lit de paille dans une sorte de réduite creusé dans la pierre ; j’étais venu lui passer les consignes … il devait reprendre le commandement de la compagnie. J’ai été projeté par l’explosion plus en avant dans la grotte, vers l’ouverture et je me suis relevé au milieu d’un tas de pierre et de sable, couvert de douleurs et de contusions. Puis, affolé je m’enfuis sur la route et … Je ne me rappelle souvenirs du spectacle que présentent la grotte et ce qui s’est passé après l’explosion ; je … à comprendre pleinement que j’ai échappé à la mort, mais que le capitaine et le soldat Dolhen étant en position au fond de la grotte et qu’ils n’ont pas reparu … ont péri, soit par les gaz provenant de la poudre des torpilles soit par l’effondrement de la grotte. »


   Le soldat Charyo André est également un des survivants.


    35 blessés sont envoyés au Poste de Secours de Serches puis sont transférés à l’Ambulance 12-16 de Vierzy et ensuite à l’Ambulance 16-22 de Villers-Cotterêts en fonction de la gravité de leurs blessures; les intransportables sur Vierzy.


 Vendredi 09 août 

A 07H30, le Cne Remond retourne à la creute ; 8 corps du Bataillon ont déjà été retirés. Un 9è est retiré peu de temps après.


Les sergents Roffidal et Nicaud sont chargés de l’identification des victimes de la Cie 6/1.


Les survivants de la 6/1 sont mis au repos à Serches.


   Le déblaiement de la creute est continué par la Cie 6/51. Les recherches sont abandonnées dans la matinée. Les deux sous-officiers du 2è Bataillon du 54è RI qui aidaient à l’identification rentrent au PC.

32 corps de Sapeurs ont été sortis des décombres.

15 blessés, 9 de la 6/1 et 6 du 54, sont transportés au poste de secours de Serches.


   A 16H00, un premier décompte est donné ;


-Pertes: -Cie 6/1: 2 officiers blessés (Ltt Grandemange (fracture du crâne) et S/Ltt Langroguet)


                             15 sapeurs-mineurs tués


                             32 sapeurs-mineurs blessés


                             78 sapeurs-mineurs disparus présumés tués      ... sur 201 hommes


                                                                                                           


               -54 RI: 1 officier (Cne Champlon)


                           5è Cie : 1 sous-officier


                                         3 caporaux


                                         14 hommes


                            7è Cie : 3 sous-officiers


                                          6 caporaux


                                          34 hommes

 


   Visite des creutes, caves et maisons de Ciry-Salsogne par la 6/51 par mesure de précaution.


Un cimetière "Ciry-carrières" est installé dans un champ juste au-dessus de la creute afin d’y enfouir au plus vite les corps sortis des décombres. 


   Samedi 10 août :


   Le Chef de Bataillon Grenet , commandant le Génie 12, reconnait personnellement les dégâts. Toutes les parties de la creute non éboulées ont pu être visitées, soit en pénétrant par l’entrée jusqu’au point d’explosion, soit en pénétrant par la partie supérieure de l’entonnoir dans le cul de sac du fond de la creute.

20 Blessés de la Cie 6/1 sont transportés au Poste de Secours de Serches.


   On a écouté pour savoir si l’on pouvait en quelque point entendre des plaintes ou des appels ; rien n’a été perçu.


   En somme toutes les parties non éboulées de la creute ont été visitées, les blessés et les morts sortis. Il ne reste que ceux enfouis sous l’effondrement même, certainement tués par la chute des terres et rocs ou asphyxiés par l’oxyde de carbone au moment de l’explosion. Tout travail tendant à les dégager serait en pure perte ; en conséquence les sapeurs de la Cie 6/51 ont commencé à murer la partie effondrée.


   Les sapeurs de la Cie 6/51 visitent les caves du village de Ciry pour rechercher d'éventuelles mines.


Le reste de la Cie 6/1 est mis au repos à Chacrise. 


   Dimanche 11 août :


   Visite de caves de Salsogne et de la carrière St Jean par les sapeurs de la 6/51.


Bombardements allemands par obus à ypérite et toxiques.                                                                                   


 Plusieurs soldats sont décédés des suites de leurs blessures à l'ambulance 16/22 de Villers-Cottrêts, dont le Ltt Grandemange.


   La section 6/1 est par suite inutilisable et le Chef de Bataillon Grenet, commandant le Génie 12, demande qu’elle soit ramenée à l’arrière de la DI où elle pourra être employée par exemple à l’assainissement du champ de bataille, ou à des travaux de récupération ou des travaux agricoles. 


   Le 67e RI (12e DI) arrive sur le plateau au-dessus de Ciry. Il remonte en ligne à Ciry le 22 août par une merveilleuse nuit d'été. Ils passent devant l'entrée de la creute effondrée: il en émanait des odeurs pestilentielles. 


   Depuis, la voute s’est de nouveau effondrée vers l’entrée et le nouvel entonnoir, remblayé.


Cette explosion a donc fait 62 victimes directes au sein du 54è RI; tous portés disparus dans les premières heures. Aucun blessé. Ce qui confirme que les hommes de ce Régiment étaient rassemblés plus à l'intérieur de la creute, en cantonnement et s'apprêtaient à y passer la nuit.


Inversement, les hommes du 9è RG se trouvaient plus près de l'entrée et se préparaient à monter en ligne; 93 victimes directes et 34 blessés. Sur les 93 victimes directes, 78 étaient portées disparues dans les jours suivants l'explosion.